Chroniques
26 juillet 2010
Un paysage peut-il être beau ? par P. Donadieu
La beauté des paysages existe encore, mais elle n'est plus celle que les peintres de paysage des siècles passées montraient sur leurs toiles. La beauté pittoresque ou sublime n'est pourtant pas exclue, mais elle est surtout recherchée par les amateurs de musées et de clichés stéréotypés. Elle nourrit également de manière très conformiste l'industrie du tourisme et de l'image facile des sites Internet.
La philosophie a tellement déconstruit l'idée du beau depuis un siècle qu'on ne dispose plus aujourd'hui de critères pour définir ce que veut dire être beau[1], et par conséquent pour affirmer que tel paysage est beau. La beauté est aujourd'hui dans le regard de chacun qui est donc libre d'imaginer, de désirer et de composer sa propre beauté du monde. Et de céder ainsi aux modes auxquelles se conforment le plus souvent les regards. Car nul n'est indifférent à la beauté ou à la laideur, mais peut-être pas autant qu'aux qualités de sa propre apparence.
Pourtant, il reste de l'histoire ancienne et récente de la beauté quelques principes qui valent autant pour les êtres humains et les objets que pour les paysages.
L'idée plastique de la beauté d'un corps comme de celle d'un paysage suggère que le jugement esthétique dépend de la conformité de ce qui est vu à un idéal déjà vu et apprécié par beaucoup. Les stéréotypes paysagers abondent et fascinent dans les agences et les littératures de voyage : plages sableuses avec palmiers, lacs montagnards et crêtes enneigées, déserts sableux mystérieux ou mangroves angoissantes. Ces paysages clichés, ces paysages décors sont d'abord des promesses d'émotions, qu'ils ne tiennent pas toujours. Mais le coup de foudre pour un paysage inconnu, comme pour un visage jamais vu, est toujours possible.
Car une deuxième idée est que la beauté d'un paysage relève d'abord d'émotions réellement ressenties et non seulement des caractères matériels de ce qui est perçu. Est beau ce qui me touche, m'émeut, me bouleverse. C'est l'affect qui détermine le sentiment de beauté. Est beau pour soi un lieu de souvenirs, un effet de couleur, le résultat visible d'une action, qui n'inspirent qu'indifférence ou dédain à autrui. Un paysage, un lieu ordinaire ou remarquable, sont beaux autant que bons pour qui les aiment parce qu'il les désire.
Enfin, il y a la beauté authentique d'un paysage, d'un lieu singulier à nul autre comparable. Beauté spirituelle, qui interroge le jugement éthique et les valeurs du bien. Ce paysage est par exemple celui d'une justice sociale, d'une solidarité et d'une fraternité pour ceux qui l'habitent et le veulent ainsi. Valeurs reconnues par ceux qui le contemplent ou en usent.
Les paysages ne sont en soi ni beaux ni laids. Et pourtant leur laideur et leur enlaidissement suscitent le courroux des esthètes, la vindicte des inspecteurs des sites et la colère des médias. Un paysage défiguré suscite autant de révulsion qu'un visage abîmé. Et pourtant voir et reconnaître l'envers vrai du monde à la misère des favelas, l'abandon des usines, les ghettos de banlieues à est nécessaire, même si l' expérience de l'immonde et du dégoût est négative.
Parmi ces beautés, plastique, affective, morale et spirituelle, qui souvent s'imbriquent, que choisit le paysagiste concepteur d'espaces ? Il n'en parle, ni ne les revendique. Pourtant il attribue aux cinq sens des usagers la capacité à ressentir les espaces, lieux et paysages, qu'il crée. A ce titre, il serait proche de la beauté émotionnelle, affective. Quand il qualifie les espaces aménagés, les mots qu'il utilise renvoie surtout à un vocabulaire des émotions : poétique, ludique, doux, impressionnant, fascinant, généreux, serein, tranquille, convivial, modeste, calme, sobre, audacieux, énigmatique, singulier ou sensible, mais aussi à des jugements rationnels d'experts : intelligent, ordonné, participatif, concerté, didactique, instructif, controversé, intégré (bien), historique (mémoire), accueillant, simple, maîtrisé, convaincant, pertinent ou flexible [2].
En d'autres termes, le beau des paysagistes concepteurs ne semble presque plus associé explicitement à une esthétique plastique et picturale pourtant toujours présente dans les compositions paysagères. Leurs jugements de professionnels concernent autant une intelligence des œuvres paysagères que les effets émotionnels qu'ils recherchent. Beaucoup plus rarement, les recherches des paysagistes concepteurs s'attachent aux beautés spirituelles (la vérité des valeurs), aux beautés morales (ce qui est bien pour soi et pour les autres) et aux beautés affectives (ce que l'amour du monde à au-delà des œuvres paysagistes - fait voir). Les paysages peuvent devenir beaux, mais de manière beaucoup plus ouverte qu'hier. Ils ne dépendent plus seulement des règles de l'esthétique formelle. Convenues, intimes, morales ou spirituelles, les beautés du monde peuvent se mêler, sans qu'il soit possible, ni même souhaitable, de les démêler.
C'est pourquoi, les professionnels du paysage, dont les paysagistes font partie, ont encore beaucoup de travail devant eux.
[1] Dossier : Qu'est ce qu'être beau ?, Philosophie Magazine n° 40, 2010, p. 34. Articles de Martin Legros, Gwenaelle Aubry et une interview de A. Comte-Sponville.
19 juillet 2010
Les paysagistes sont-ils ruskiniens ? par P. Donadieu
John Ruskin (1819 -1900) est une figure célèbre de la critique d'art anglaise. Il fut l'auteur d'une cinquantaine de textes dont certains comme Modern Painters (1843-1860), The sevens lamps of architecture (1849), ou The stones of Venice (1851-53) connurent un succès international. Un de ses commentateurs français Robert de la Sizeranne le fit connaître en France dans son ouvrage Ruskin et la religion de la beauté[1] qui nous sert ici de référence.
Ruskin était un esthète dont les critiques de la société capitaliste et industrielle étaient reprises au début du XXe siècle. Mais dont les propos continuent à être actuels pour comprendre le discours des paysagistes au début du XXIe siècle.
Ruskin, écrit R. de la Sizeranne, avait rêvé : « qu'en restituant au monde la Beauté àBeauté dans la nature àBeauté dans les corps humains- Beauté dans les âmes- il lui restituerait du même coup le bonheur » (p. 286). Pour lui, un pays riche était un pays laid. C'est pourquoi, il dénonçait la pensée des économistes qui sacrifiait la beauté et la poésie du monde sur l'autel de la richesse, qui ne tenait pas compte de l'empoisonnement des eaux et de l'air par les usines et des ouvriers par l'alcool. Une société où le but des capitalistes et des « capitaines d'industrie » était de reproduire et d'amplifier leur capital, et de produire des objets de luxe ne pouvait engendrer le bonheur social.
Ruskin ne condamnait ni les inégalités sociales, ni le commerce, mais l'injustice des possédants qui rémunéraient mal leurs ouvriers et les condamnaient à la misère. C'est pourquoi, il pensait que la beauté plastique des corps comme celles des paysages, qui était une condition de l'art, devait être préservée et cultivée. La liberté de commercer, sacralisée par les doctrines économistes, lui semblait cependant la source de la plupart des problèmes sociaux.
Aussi dénonçait-il l'éducation qui ne passe que par les mots et les sciences abstraites. Et recommandait-il de réhabiliter l'art du dessin « car les gens peuvent difficilement dessiner quelque chose, sans être de quelques utilités aux autres et à eux-mêmes, et peuvent difficilement écrire quelque chose sans perdre leur temps et celui des autres » (Modern Painters, chap. 17, § 31).
Eduquer n'est pas instruire et savoir admirer et respecter est plus important que toute connaissance érudite. « Car admirer est la principale joie et le principal pouvoir de la vie ». Pour l'esthète ruskinien, écrit son commentateur, « il n'est d'autre plaisir que le plaisir esthétique, et, seul, il tient lieu de tous les plaisirs » (p. 325), comme chez les plus célèbres peintres tels Corot et Turner.
Faisant de l'admiration du monde l'antidote de tous les maux sociaux, Ruskin dénonce l'orgueil des riches et la convoitise des pauvres. Son monde imaginaire, juste et désirable, est cependant restée utopique.
Dans les formations des paysagistes, cette utopie est restée vivace sous la forme d'une résistance aux valeurs de la société marchande. En témoigne la quasi-absence de formation aux mécanismes économiques chez les paysagistes. Dans certaines écoles, les valeurs ruskiniennes se retrouvent également dans la méfiance des démarches scientifiques, et dans l'apprentissage très développé des postures d'admiration et de ressenti du monde ambiant. Le dessin y est devenu le premier langage professionnel développé par les formateurs avant l'écriture.
Quand vous voyez un oiseau, disait Ruskin, peignez le, ne décrivez pas ce qu'il a dans l'estomac. Il en est de même chez la plupart des architectes paysagistes qui savent donner à l'usager des espaces aménagés en priorité les plaisirs qu'ils y recherchent. Et en particulier celui d'apprécier la plupart des traits paysagers que le monde donne à voir. Non seulement les plus connus et remarquables, mais les plus anodins et les plus discrets, là où ceux qui sont moins préparés et initiés, ne voient qu'ennui et laideur.
L'enseignement du paysagisme sur le mode ruskinien passe par l'image et le signe symbolique. Ce qui permet ensuite aux Etats employeurs des paysagistes « de parler aux multitudes (...) par les temples, par les murs, par les cloches, par les costumes, par les armes, et surtout par les fêtes publiques où l'on fera du luxe à mais du luxe par tous et pour tous- et par les divertissements nationaux » (p. 338).
Une partie des paysagistes a beaucoup emprunté à l'Arcadie ruskinienne et continue à s'y attacher, en pensant que le monde peut être meilleur s'il est admiré. Ce qu'ont effectivement oublié les économistes et les financiers d'aujourd'hui.
12 juillet 2010
Paysages avec burquas par P. Donadieu
Un Etat doit-il refuser l'accès des femmes portant la burqua ou le niquam à l'espace public ? Il existe plusieurs façons de répondre à cette question du point de vue de la notion de paysage. L'espace public, de la rue par exemple, est un paysage selon la définition de la Convention européenne de Florence de 2000. Il y aurait alors deux attributs moraux possibles pour décider, en Europe, des règles à y appliquer pour décider de ce qu'il est permis d'y montrer et donc possible d'y voir dans le cadre des règles de respect de l'ordre public.
Soit c'est un espace d'expression publique des individus, et dans ce cas le port de la burqua, qui ne porte pas atteinte à la liberté d'autrui, et qui relève (ou devrait relever) - en général - de la liberté de choix de celle qui la porte - doit être autorisé par le droit national.
Soit la burqua, et tout voile de cette nature, est perçue dans l'espace public comme une menace pour l'ordre public, et dans ces cas, il doit être interdit.
L'Etat français invoque, dans le débat actuel (printemps 2010), le souci national et républicain de la dignité des femmes, de la considération et du respect qui leur sont dus. Or, à l'exception des femmes à qui ce vêtement est imposé (par un mari, une famille, un groupe ou ailleurs certains Etats), beaucoup de celles qui témoignent font état du libre choix de ce vêtement. Certaines, qui pensent ainsi échapper aux regards menaçants des hommes, se sentent plus en sécurité, ainsi dissimulées. D'autres manifestent volontairement de cette façon, dans l'espace public, leur appartenance visible à la communauté musulmane. Sans compter celles qui en font un argument de séduction pour rechercher un mari[1]. Aucune des femmes qui accepte en France de témoigner ne se plaint de manque de respect. Ce qui ne préjuge pas de l'opinion de celles qui ne parlent pas. C'est donc surtout l'interprétation de ce vêtement par autrui qui fait débat.
Une loi qui interdirait le port de la burqua dans l'espace public, si elle était applicable, ferait de l'espace public national, un espace encore plus sélectif qu'il n'est aujourd'hui. Il suffit de lire les règles d'interdiction affichées dans les parcs publics pour se rendre compte que les lieux publics sont de moins en moins des lieux de liberté et de mixité sociale. Toutefois, pour l'instant, aucune loi en France n'interdit dans la rue les robes des moines boudhistes, le turban des Sikhs, la jellabah maghrébine, etc. au nom du trouble de l'ordre public ou de la dignité de ces personnes.
Sans doute, peut-on voir dans les différentes formes de voile, d'un point de vue occidental, et de femme en particulier, une indignité manifeste, une atteinte évidente et choquante à l'égalité des droits entre les sexes, mais aussi un risque de communautarisation confessionnelle. Mais peut-on réfuter facilement les valeurs d'une facette de la culture arabo-islamique qui fait encore de l'espace public un lieu où les attributs de séduction des femmes ne doivent pas être visibles ? Et où certaines acceptent, voire recherchent, de pas être vues. La seule raison qui pourrait motiver une loi française interdisant burqua, tchador et niqqam, est peut-être la crainte d'attentats liés à des personnes dissimulées par un voile.
Certes cette interdiction ne concernerait qu'environ 2000 femmes en France. Mais, ce grignotage d'une liberté élémentaire (le droit de choisir un type de vêtement et de le porter dans la rue) est à mettre en balance avec celui de se protéger de menaces réelles ou imaginaires d'une minorité religieuse.
Continuer à voir en France des paysages publics avec burquas manifesterait la tolérance des pouvoirs publics et de la nation vis-à-vis des signes identitaires de cultures différentes. Ce qui veut dire que l'attribut fondamental de l'espace public : être le lieu de la diversité culturelle, de l'expression publique et de la mixité sociale serait maintenu, dans le cadre des lois du pays qui y régissent l'ordre public.
Ne plus pouvoir les voir signifierait l'exclusion des signes d'indignité féminine pour les uns ou de menaces terroristes pour les autres. Dans tous les cas, le rejet d'une minorité, ce qui peut être le prélude à d'autres discriminations ethniques ou religieuses.
Là ou le hidjab (qui ne cache que les cheveux) a été banalisé, sans débat public, il n'y a aucune raison que des voiles plus dissimulant ne puissent être perçus, à terme, comme ordinaires, dans la mesure où ils sont acceptées par celles qui les portent et ceux qui les perçoivent.
Néanmoins, dans aucune rue de ville du monde, il est facile d'imaginer un homme cagoulé s'y promener tranquillement. Parce que (en dehors de fêtes laïques ou religieuses), il sera perçu comme effrayant et menaçant par tous, même s'il ne trouble pas l'ordre public. C'est sans doute pour cette raison que, en France au moins, il est peu probable que des paysages avec figures cagoulées (dont la burqua) soient longtemps donnés à voir.
[1] Kaouthar Semroudi, « Algérie. Quand le voile se déchire ». Courrier international, n° 1020, 2010, p. 33.
5 juillet 2010
Faut-il croire ce que l'on perçoit ? par P. Donadieu
En définissant le paysage comme « une partie de territoire, telle que perçue par les populations », les rédacteurs de la Convention européenne du paysage avaient-ils en tête ce qu'impliquait l'utilisation du mot perception ? Les historiens du droit nous le dirons sans doute un jour. Le sens que ce terme peut prendre aujourd'hui pourrait cependant être éclairé par les réflexions du philosophe empiriste anglais David Hume (1711-1776). Ou plus exactement par les analyses du philosophe français Pierre Zaoui dans son ouvrage Vivre c'est croire, portrait philosophique de David Hume (2010) Paris, Bayard.
Dans son Traité de la nature humaine (1739), David Hume caractérise l'esprit humain comme une collection de perceptions de soi et du monde : des perceptions contemplatives, atomisées, singulières, qui ne sont ni des intentions, ni des représentations. Il les divise en deux catégories. La première est celle des perceptions immédiates, directes qui ont pour origine des sensations : les unes sont issues de stimuli externes comme les sensations de chaud et de froid, de dur et de mou, de silence et de bruit ; les autres sont des émotions internes comme la douleur et le plaisir, les désirs et les passions. Emotions et sensations sont à l'origine de l'expérience d'impressions « vives et intenses », qui fondent un savoir singulier sans recours à des concepts de connaissance.
La seconde catégorie est celle des perceptions indirectes qui s'appuient sur le souvenir d'expériences intenses. Elles engendrent des idées et des images « copiées » sur celles des expériences directes, mais médiatisées, et « fades ». Néanmoins, ce sont ces « impressions de réflexion », issues des « impressions de sensations » qui permettent de fonder la connaissance scientifique, dans la mesure où elles s'articulent harmonieusement avec ces dernières.
Prenons un exemple : Plonger sa main dans l'eau d'un lac de montagne donne une idée de sa température. C'est une impression immédiate de sensations. Se souvenir de cette expérience, de la randonnée qui l'a permise, des personnes présentes et des paysages entrevus relève d'impressions de réflexions issues de la première expérience perceptive par association d'idées. Les images de glaciers sélectionnées par la mémoire, mentales ou réelles, sont crédibles parce qu'elles sont compatibles avec le souvenir de l'eau froide du lac. Elles peuvent même le remplacer.
Car la croyance, écrit P. Zaoui, définie comme manière de sentir certaines idées, est justement une impression de réflexion. Croire c'est réfléchir certaines idées de telle sorte qu'elles en viennent naturellement à impressionner l'esprit avec une force nouvelle (p. 207).
Hume dit qu'à son époque on croit plus la science que la religion ou la métaphysique, parce que la science rend la vie plus facile que d'autres croyances. Plus largement, chez le philosophe, l'esprit est imagination, mais a des règles d'associations d'idées qui ne sont pas celles de la raison (la contradiction, l'identité), mais de l'entendement. On croit par ressemblance (à la filiation d'une mère et d'une fille par exemple), par contiguïté (spatiale ou de nature) et par la causalité qui fait le monde vrai. On ne peut croire et adhérer à n'importe quoi. Mais on croit aussi par l'habitude (l'expérience répétée) et la coutume (l'habitude réitérée et incorporée à la culture).
Aujourd'hui, les analyses de Hume gardent une certaine actualité car elles semblent échapper à bien des courants de pensée (scepticisme, positivisme, empirisme, constructivisme). Pour un scientifique, croire et faire croire c'est aller à l'essentiel, à la preuve, à la démonstration rationnelle (par l'expertise et la contre-expertise par exemple). Pour ceux qui ne le sont pas, c'est céder à la facilité de « l'entendement ».
Peut-on croire alors à ce que l'on perçoit d'un paysage ? Certainement, car le paysage est d'abord une perception comme le rappelle la Convention. Ne pas croire une perception d'espace serait se défier du monde sensible (ne pas en croire ses yeux, ni ses oreilles !). Mais pour un scientifique tel qu'un géographe, un agronome, un écologue ou un historien, il s'agira de croire surtout ce qui est explicable (le relief, les champs, la végétation, les faits historiques) ; pour un littéraire ou un philosophe ce qui relève de l'interprétation des textes et images qui le décrivent ; pour un touriste, les émotions, les sons, les odeurs et les images dont il se souviendra. Et pour un paysagiste toutes ses impressions successivement sauf s'il souhaite se limiter aux unes plus qu'aux autres. Les uns préfèreront s'attacher à croire « ce qui fait paysage ou ambiance (les impressions de sensations), les autres à la compréhension qu'ils en ont (les impressions de réflexion). Et nul ne pourra dire, dans un monde de liberté, quelles croyances sont préférables aux autres.
« Il s'agit avant tout de faire l'expérience de ses croyances (...) : expérimenter c'est d'emblée commencer à croire, poser une causalité comme probable, mais croire c'est déjà savoir que sa croyance ne repose sur rien d'autre qu'un mouvement vivant et indescriptible, un instinct animal en son fonds à jamais improbable » (p. 301).
Nous ne contrôlons donc rien de nos croyances, mais nous pouvons agir sur elles. Comme le montre l'action des lobbies sur l'opinion publique aux Etats-Unis. Selon Le Monde du 20 avril 2010[1], 46 % des Américains attribuent le changement climatique à des cycles naturels, alors qu'ils n'étaient que 35 % au début de 2007.
[1] S. Foucart, « Le fossé se creuse entre chercheurs et opinion publique », Le Monde du 20 avril 2010, p. 7.
28 juin 2010
Quels paysages agricoles en Europe, pour qui ? par P. Donadieu
Après 2013, il est presque certain que la Politique Agricole Commune (PAC) devra changer. Pour au moins une raison politique simple : le budget consacré à la PAC diminuera parce que les Etats accorderont moins de place à l'agriculture dans la construction européenne au profit de nouvelles économies industrielles et de services, créatrices d'emplois.
Mais il y a deux façons de penser l'économie agricole européenne. La première, conforme au second pilier de la PAC, le développement rural, pense l'économie agricole d'abord comme une activité productrice d'espaces et d'aménités agricoles, cadres de l'économie résidentielle, de loisirs et de tourisme. C'est à ce titre que les aides financières aux exploitations agricoles sont justifiées, en tant que rémunérations de services publics à la qualité des paysages et de l'environnement. Ce qu'acceptent mal les agriculteurs qui revendiquent le statut d'entrepreneurs libres de leurs choix, celui de décider des marchés qu'ils fournissent.
La seconde façon de penser l'économie agricole est de la rapporter à sa vocation première celle de nourrir le monde. Ce qui est conforme aux objectifs du premier pilier de la PAC et aux vœux de ceux qui revendiquent l'identité d'agriculteurs entrepreneurs libres. Pour eux les paysages agricoles souhaitables sont ceux qui montrent leurs activités, telles que les systèmes techniques et commerciaux à très souvent spécialisés- qu'ils ont choisis, leur permettent de les produire. Et non telles que les conditions bruxelloises d'attributions des aides financières voudraient qu'elles soient : respectueuses de la qualité des eaux et de la biodiversité, mais aussi de la qualité des produits agricoles pour le consommateur.
En outre, ces deux pôles d'interprétation de la PAC n'ont pas la même importance politique relative selon les pays de l'Union européenne, car les populations agricoles n'ont pas le même poids politique. Ce poids est fort par exemple en Pologne et au Portugal, mais très faible en Grande-Bretagne et aux Pays-Bas.
Or, il existe une crise agricole européenne grave au début de 2010. Pas seulement parce que les prix des céréales ont chuté dramatiquement, mais en raison de la crise de confiance entre les consommateurs et les agriculteurs. Une suspicion pèse aujourd'hui sur les produits agroalimentaires en raison de risques possibles, et dans certains cas certains, pour la santé humaine et non humaine.
S'opposent alors dans les débats publics et sur Internet, d'une part les tenants d'agricultures biologiques, plus ou moins labellisées, supposées rassurer le consommateur, et nourrir utopiquement 9 milliards de terriens. Et d'autre part, les partisans d'agricultures dites de qualité, dont les productions à prix garantis seraient aidées par la nouvelle PAC après 2013. Celle-ci pourrait alors être orientée en partie au bénéfice des collectivités publiques qui deviendraient les médiateurs de l'aide publique aux agriculteurs au niveau local.
Ainsi, les collectivités pourraient financer la qualité des paysages et des environnements locaux avec des fonds publics européens. Elles agiraient directement sur les prix des produits et services de l'agriculture qui leur sembleraient stratégiques pour la qualité de la vie résidentielle locale. Par exemple pour faire planter des haies et des bosquets dans les régions urbaines, subventionner les différentes formes d'agricultures biologiques, diversifier les productions non biologiques avec des règles environnementales et paysagères de production.
Les acteurs agricoles de ces paysages locaux seraient en partie payés àindirectement par un soutien aux prix locaux- par des aides européennes. Les paysages seraient coproduits par les agriculteurs et les collectivités en s'accompagnant théoriquement d'une disparition des risques alimentaires et environnementaux aux bénéfices des habitants.
Cette politique a des conséquences. Elle exclut les entrepreneurs qui souhaitent ne dépendre que des marchés mondiaux. Ceux-là se délocaliseront. Mais elle retient ceux qui seront intéressés par des prix garantis locaux. Elle met en concurrence les collectivités comme actrices des politiques de paysage et d'environnement, qui vont conditionner leur réputation et leur attractivité.
Dans ces conditions, les produits réputés sains, mais aussi ménageant la qualité et la fertilité des sols autant que la biodiversité deviendront des signes de qualité de vie locale, que les agriculteurs soient biologiques ou non.
Le temps est probablement venu où la versatilité des gouvernements et l'impuissance des collectifs d'Etats obligent à repenser le développement économique et social à l'échelle des collectivités locales et régionales. En les responsabilisant, en tant qu'acteurs de leurs économies, il est probable que des résultats rapides puissent être observés, plus rapides que si la PAC reste dans la seule main des Etats. N'oublions pas que les techniques d'information et la mondialisation des échanges économiques donnent aujourd'hui beaucoup de possibilités aux acteurs locaux publics et privés.
21 juin 2010
Doit-on planifier les paysages des régions
urbaines ? par P. Donadieu
Pour répondre à cette question, il est nécessaire de confronter divers points de vue, qu'expose l'un des fondateurs de l'écologie du paysage Richard T. T. Forman, dans son ouvrage Urban regions, ecology and planning beyond the city (2008).
À l'échelle de l'habitant, l'espace qui le concerne est celui de son appartement ou de son pavillon. Son intérêt réel pour l'environnement décroît de son voisinage à la ville, à l'Etat et au monde. C'est un fait embarrassant, écrit R.T.T. Forman (p. 316), que les petits espaces sont facilement transformés, mais restent instables, et qu'en revanche les grands espaces, qui sont difficiles à changer, sont relativement stables. Pour lui, la bonne échelle d'intervention est celle des espaces de dimensions moyennes, « comme les paysages et les régions ». Ainsi, on peut « agir sur le visible à court terme et persévérer sur le long terme ». Vus de cette façon, les paysages et les régions urbaines sont de grands jardins auxquels il faut prêter attention avec les pouvoirs publics concernés (de la ville, des aires métropolitaines). Ceci afin de préserver l'intégrité et l'identité des paysages boisés et agricoles dans leurs relations avec les espaces urbanisés. En d'autres termes: « Think globally, Plan regionally, and then Act locally » (p. 317).
Le point de vue politique du développement urbain soutenable mérite ensuite d'être nuancé. Selon Forman, c'est un but idéal que nous chercherons longtemps, mais que nous n'atteindrons jamais ou très rarement. Toutefois, si cette injonction politique se traduit par une multitude de minuscules solutions locales à comme le recyclage de l'eau et des déchets, ou bien la production agricole de proximité organisée dans des corridors verts -, alors la transformation des pratiques sociales deviendra réalité en termes de qualités environnementale et alimentaire.
Cela ne suffit pas, dit-il, car la ville est comme une boîte percée de trous, qui permettent les échanges (climatiques, économiques, sociaux, mais aussi d'espèces vivantes et de substances polluantes) avec l'extérieur de la ville. Plus ces échanges sont importants, moins la ville est soutenable. Son aptitude à résister à des interruptions de flux (par des grèves par exemple) à sa résilience à diminue ; ce qu'il est nécessaire de limiter par exemple en augmentant la production agricole dans et pour la région urbaine, ou bien en recherchant des autonomies énergétiques (capteurs solaires) ou d'approvisionnement en eau à partir des ressources de la région. De ce point de vue planifier les espaces des empreintes écologiques permet de mettre en place les conditions d'un équilibre entre les services de nature et les demandes urbaines.
S'ajoutent les désastres possibles pour une région urbaine : l'incendie, l'éruption volcanique, le tremblement de terre, le tsunami, l'inondation, le cyclone, le glissement de terrain, la pollution d'origine industrielle, la contamination radioactive, les bombardements, les pandémies, les crises économiques, etc. Ces risques doivent être évalués dans l'espace de la région, mais ne peuvent être tous pris en compte (au delà de trois cela devient difficile ou illusoire, dit Forman).
La complexité de la planification s'accroît encore avec la prise en compte des objectifs de réduction des risques liés à des phénomènes planétaires comme les changements climatiques, l'extinction des espèces et la raréfaction de l'eau. Pour ceux qui pensent que ces prévisions doivent être anticipées par des adaptations, il est indispensable que les sources de CO2 soient réduites dans les villes comme à Londres et Singapour, que le verdissement urbain (des toits aux parcs) soit généralisé et les agricultures urbaines développées. De même l'élévation du niveau des mers et des cours d'eau doit s'accompagner de réaménagement des régions urbaines et d'adaptation des nouvelles constructions dans les zones inondables. Quant à l'érosion de la biodiversité et des milieux naturels, elle ne sera pas arrêtée dans les régions urbaines, mais doit être réduite voire compensée dans des réseaux d'espaces naturels intra et extraurbains. Enfin les menaces de raréfaction de l'eau potable dans toutes les villes du monde sont tout aussi sérieuses et imposent des politiques publiques urbaines drastiques si les citadins ne veulent pas supporter à la fois des coupures d'eau et l'augmentation du prix de ce bien essentiel.
La complexité des enjeux urbains ne rend-elle pas la planification urbaine incapable de faire face à toutes les menaces à la fois ? En 2030, 60 % de la population mondiale sera concentrée dans les villes, essentiellement dans 20 à 30 mégacités de plus de 10 millions d'habitants et dans 400 à 600 agglomérations en réunissant de 1 à 10 millions (p. 343). Face au « tsunami urbain », à la raréfaction de l'eau et des espèces, et au changement climatique que décrit Forman, il est possible que des points de non retour soient déjà atteints localement dans des crises chroniques : l'augmentation des réfugiés climatiques ou de la misère urbaine par exemple.
L'attitude la plus réaliste n'est certainement pas d'invoquer des visions utopistes transcendantales. Même si elles sont appuyées sur des institutions publiques et des injonctions juridiques (la new vision de Forman est inscrite dans les théories de la justice du philosophe américain de la politique John Rawls 1921-2002). Ne serait-il pas plutôt préférable d'accorder une confiance plus grande qu'aujourd'hui aux collectifs locaux confrontés à leurs paysages ? Pas seulement pour prendre en charge les changements de pratiques sociales nécessaires pour s'adapter localement. Mais également pour conserver à l'intention des générations futures le plus de choix libres possibles de potentiel paysager et de manières de vivre dans les régions urbaines. Ce qui est à penser différemment, comme l'analyse Amartya Sen (chronique 26), ce sont plutôt les manières de réduire les iniquités humaines face à ces changements non ou peu maîtrisables.
En bref d'abord
comprendre et agir localement, pour planifier régionalement les paysages en
pensant globalement. Ce qui n'est pas exactement l'ordre recommandé par R. T.T.
Forman.
15 juin 2010
Reconnaître ou analyser un
site : le faux dilemme de l'architecte paysagiste par P. Donadieu
Tout architecte paysagiste, qui conçoit un projet, est confronté à un site qu'il ignore, petit ou vaste, rural ou urbain, naturel ou artificiel. Il doit le comprendre pour, à partir de la commande d'un client : un aménagement paysager ou une politique paysagère, élaborer un projet d'aménagement.
Dans les écoles de paysagiste, deux attitudes peuvent être distinguées : l'analyse d'un site au sens de sa compréhension explicative et interprétative, et la reconnaissance d'un site au sens de l'analyse inventive que lui a donné l'architecte paysagiste Bernard Lassus[1]. L'analyse mobilise les savoirs des disciplines de connaissance : les sciences de la nature, de la terre, de la vie, de l'homme et de la société. Elle paraît le plus souvent, aux praticiens enseignants, inépuisable et encombrante tant l'érudition accumulative ne semble pas avoir de limites.
Selon les uns, elle deviendrait alors un obstacle à la créativité, puisque les faits étant expliqués ou interprétés, le devenir des états des espaces matériels ne relèverait que de scénarii géographiques déterminés. Pour les autres, en revanche, l'analyse compréhensive d'un site permettrait, entre autres savoirs, de déceler les enjeux socio-politiques du devenir d'un espace et d'intervenir de manière plus éclairée et pertinente.
Chez les partisans de la reconnaissance paysagère d'un site, l'analyse n'est pas dissociée de l'action et de l'intention de projet. La connaissance d'un site engendre les idées de projet qui la réinterrogent ensuite. Le concept de projet -des concepteurs « conceptualistes »- naît, par approximations successives avant formalisation, de l'analyse inventive du site, en tant que celui-ci est singulier et unique.
Faut-il voir dans cette opposition, un conflit de catégorie conceptuelle : les concepts de connaissance des sciences (les lois de l'économie ou de l'écoulement des eaux par exemple) incompatibles avec les concepts de projet ? N'étant pas de même nature épistémologique à les premiers créent des savoirs scientifiques, les seconds les sens des processus de projet -, ils ne « jouent pas dans la même cour ». L'analyse non inventive prétend à des vérités relatives (falsifiables), alors que l'analyse inventive (la reconnaissance paysagère) ne s'inscrit pas dans le champ des preuves à fournir, mais plutôt dans celui des intentions à justifier.
Le monde de la connaissance vérifiée par les explications ou les interprétations ne se confond pas avec celui de l'intention validée par des collectifs. Dans le cas des architectes paysagistes, il s'agit des maîtres d'ouvrage, de ses techniciens conseillers et des acteurs de la gouvernance des projets.
Savoir si l'étudiant doit analyser un site ou le reconnaître est donc un faux dilemme pour les enseignants car les deux démarches sont complémentaires. L'analyse compréhensive qui fait appel à des concepts de connaissances permet d'expliquer le devenir probable du site, d'envisager des scenarii, de déceler les causes des faits paysagers et d'interpréter les textes et les images qui les représentent. Elle a recours à des disciplines scientifiques multiples, des plus théorétiques (comme l'histoire, la géographie et l'étude de la littérature) aux plus pratiques (le droit, l'économie) et descriptives des œuvres et des savoir-faire (les sciences de l'ingénieur et de l'architecte paysagiste). Elle débouche sur une compréhension politique des paysages et prépare la reconnaissance paysagère.
Utilisée seule, l'analyse paysagère multithématique ne permet pas ou mal de générer le projet des architectes paysagistes. Elle est plus adaptée en revanche à formuler et à fonder le programme d'un projet. En revanche elle peut engendrer des pratiques de géomédiation géographique, sociologique, agronomique ou écologique. Dans ces cas, les intentions sont exprimées sous les formes textuelle et cartographique de prescriptions ou de politiques publiques coproduites avec des acteurs locaux (géographie, sociologie) ou à l'intention des techniciens des collectivités (agronomie, écologie).
Quelle que soit la forme qu'elle peut prendre, l'analyse inventive, qui : « consiste à dépasser l'ignorance première, en vue d'approcher le site dans sa singularité » (B. Lassus, op. cit.)), vise à : « porter le non-visible au visible puis à l'évident ». Elle permet d'inventer de nouvelles orientations pour l'organisation et les usages du site en renouvelant les significations paysagères qu'il pourra prendre aux yeux des publics. Dans beaucoup de cas, la reconnaissance paysagère s'appuie sur quelques éléments choisis d'analyse, notamment l'histoire du site (anamnèse), son écologie, sa géographie et ses usages futurs.
La plupart des concepteurs paysagistes privilégient la seconde démarche, en s %u2018appuyant sur la première, laquelle a recours le plus souvent aux spécialistes des disciplines concernées. Opposer analyse et reconnaissance dans les formations n'a donc pas de sens, puisque l'une ne peut exister sans l'autre, sans préjudices pour la crédibilité et la justification du projet, au contraire.
[1] B. Lassus, in Mouvance, cinquante mots pour le paysage (A. Berque et al., édit.), Paris, éditions de la Villette, 1999.
7 juin 2010
L'évaluation d'un
paysage par les capabilités par P. Donadieu
Selon l'économiste d'origine indienne Amartya Sen (né en 1933), qui en est l'auteur, la « capabilité » (capability) est une expression qui souligne la liberté positive, c'est-à-dire la capacité d'une personne à être ou à faire quelque chose. Dans l'œuvre de Sen, une capabilité représente l'ensemble des fonctionnements humains (les façons d'être et d'agir), accessibles à une personne, qu'elle les exerce ou non. L'approche par les capabilités s'intéresse aux choix libres des hommes, à la pluralité potentielle de leurs vies, et non strictement à leurs niveaux de vie (mal) mesurés par leurs revenus, ou à la seule finalité utilitariste des comportements.
Elaborée pour mieux rendre compte des questions posées par la pauvreté, les famines et l'inégalité entre hommes et femmes, l'approche économique du choix social par les capabilités débouche sur la question du bien-être et des moyens d'y parvenir librement. Y compris en renonçant à son propre bien-être (Sen prend l'exemple des grèves de la faim de Ghandi dont la finalité était d'obtenir, sans violence, l'indépendance de l'Inde[1] .
Il est possible de trouver dans cette démarche des manières d'élargir la question de la monétarisation des ressources paysagères. D'éclairer celle des préférences paysagères et des avantages que chacun trouve à tirer parti (pour sa maison ou une excursion par exemple) de tel ou tel paysage. S'il existe des capabilités paysagères, elles représentent la capacité d'une personne à choisir (plus ou moins) librement les lieux où elle vit, qu'elles visitent ou qu'elles traversent. Cette possibilité s'opposerait à la difficulté de ne pas avoir de choix, ce qui est une entrave à la liberté individuelle.
Plus chacun peut disposer de choix de sa destination et de son lieu de vie ou de visite, plus se diversifient les possibilités paysagères, des plus attractives aux plus ordinaires. Ce qui revient à admettre toutes les possibilités indépendamment de leurs natures et de qui les choisit. Le bien-être dans un camping populaire ne peut se comparer à celui dans un hôtel de luxe. En revanche il a un sens relatif pour une personne qui éprouve des natures différentes de bien-être aux différents moments de sa vie, d'une année ou d'une journée.
Il ne peut donc y avoir, comme le justifie Sen (p.356) d'égalité des capabilités, puisque chacun peut décider de son choix à condition d'avoir ce choix. La capabilité d'accès à un camping vaut (mais n'est pas égal à) celle d'un palace. Il n'y aurait alors pas de raison d'aider le campeur à accéder à l'hôtel de luxe, pas plus qu'il y en aurait d'aider les hommes à mourir moins vieux que les femmes, sauf à vouloir égaliser l'espérance de vie, ce qui est équitable et non discutable ; sauf à vouloir l'égalité d'accès aux hébergements, ce qui est égalitariste et peut être discuté.
L'approche par les capabilités permettrait d'établir les relations entre paysage et justice en contournant la question de la participation sociale au débat public préconisée par la Convention européenne du paysage de Florence. En rationalisant les avantages ou les désavantages d'une personne en situation de choix de son cadre de vie ou de visite, on place alors au même niveau tous les paysages possibles, sans n'en déprécier aucun a priori. Ce qui n'interdit pas de concevoir plusieurs façons de faire valoir un droit à la qualité d'un paysage, sans préjuger de sa nature et de qui l'adopte.
Autrement dit, la capabilité permettrait de donner une solution nouvelle à la question des évaluations paysagères (landscape assessment). Au lieu d'analyser les valeurs et postures paysagères des groupes acteurs et usagers d'un territoire à la manière des anthropologues[2] pour déterminer les enjeux de transformation des paysages, il serait possible de demander à ces mêmes acteurs et usagers quels choix ils ont identifié pour venir y habiter ou pratiquer un loisir. Mais également quelles solutions ils ont retenu.
L'évaluation paysagère devient alors celle des plus ou moins grandes capabilités des individus, mais aussi celle des accomplissements des choix de pratiques sociales ayant des dimensions spatiales.
Un exemple : le choix du lieu d'habitat périurbain est très souvent conditionné par les capacités financières des candidats, mais aussi par les caractères des paysages qu'ils y trouvent ; aussi ceux qui ont les mêmes moyens se retrouvent-ils dans les mêmes types de logements et de paysages, dont les caractères perceptibles varient cependant selon la manière d'organiser les espaces publics et privés[3].
La réduction des iniquités des cadres de vie peut alors être pensée non en termes de justice transcendantale (l'utopie de la société et des institutions les plus justes possible), mais en termes d'élargissement des choix et de lutte contre la réduction possible des libertés de décider le meilleur cadre de vie pour soi et ses proches.
L'enjeu de cette démarche, inscrite dans le libéralisme économique, est de juger des mondes vécus non à partir de valeurs imposées par les institutions et leurs procédures, mais selon les évaluations des réalisations sociales réelles.
[1] Amartya Sen. L'idée de justice, Paris, Flammarion, 2009, p. 350.
[2] DROZ Y, MIEVILLE-OTT V., FORNEY J., SPICHIGER R., 2009. Anthropologie politique du paysage, valeurs et postures paysagères des montagnes suisses, Paris, Karthala, 167 p.
[3] Voir à ce sujet : Jean Cavailhes et Daniel Joly (édit.), Les paysages périurbains et leur prix, Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté, 2006. Ces chercheurs ont montré que certains caractères du paysage avaient un prix, et que l'attrait du cadre de vie périurbain est un facteur de choix résidentiel.
31 mai 2010
Le jardin convoité par P. Donadieu
Au milieu des immeubles, un grand jardin n'était plus cultivé depuis quelques années. Comme nul ne savait ce qu'il fallait en faire, le syndic de la copropriété voisine organisa une réunion dans ce but. Mais seulement trois personnes s'y rendirent.
Raoul, retraité de longue date, fit valoir ses droits de dernier jardinier. Je suis le seul du voisinage, expliqua-t-il, à savoir cultiver des légumes et des fleurs. Non seulement j'ai besoin de ces produits car ma retraite est modeste, mais je peux les vendre aux habitants des immeubles.
Rachel, une vieille dame plus âgée que Raoul, était la propriétaire du terrain qu'elle souhaitait vendre. Ce qui expliquait qu'elle avait résilié le bail à Raoul. Mais l'acheteur pressenti voulait construire, ce qui déplaisait à Rachel qui souhaitait conserver la vue sur quatre bouleaux qu'elle y avait plantés.
Rachid représentait les jeunes du quartier. Il défendit le droit du groupe à conserver l'usage du jardin où ils se réunissaient pour boire, fumer et écouter de la musique.
Ayant écouté les arguments de chacun, le syndic trouva la juste décision difficile à prendre. Les raisons étaient fortes d'attribuer le jardin à Raoul ce qui satisfaisait aussi Rachel, mais excluait Rachid et ses amis. Raoul mettait à profit son savoir-faire pour lui-même et ses voisins. Et tant que Rachel habitait dans l'immeuble, le terrain ne pouvait être vendu.
D'un point de vue théorique, la solution équitable n'est pas nécessairement la même pour tous. Pour les partisans de la réduction des inégalités de revenus, l'attribution du jardin à Raoul est la solution la plus juste. Mais ceux qui privilégient la liberté de disposer librement de sa propriété approuveront le projet de mise en vente de Rachel. En revanche, attribuer l'usage d'un espace à un groupe emportera l'adhésion de ceux àles libertaires- qui pensent qu'il est préférable que les jeunes conservent un espace extérieur de liberté plutôt que de se regrouper dans les caves ou les cages d'escalier.
Le syndic pensa alors à organiser une consultation démocratique des membres de la copropriété. En dépit d'une forte abstention (ceux dont les fenêtres ne donnaient pas sur le jardin), le vote indiqua que les habitants étaient partagés. Les mères de famille souhaitaient des jeux pour leurs enfants, les retraités des jeux de boules et les jeunes conserver leur espace de liberté.
On conseilla alors au syndic de faire appel à un paysagiste. Celui-ci proposa à la copropriété de racheter le terrain et de répondre aux besoins de chacun, les dimensions du terrain le permettant. Solutions qui furent fermement récusées : par tous du fait du coût financier à supporter, par Raoul parce que le jardin était devenu beaucoup trop petit, par Rachid et les mères de famille parce que les usages de chacun leur semblaient incompatibles.
Entre temps Rachel, qui était partie dans une maison de retraite, avait vendu son terrain. Au cours de la réunion statutaire de la copropriété, le syndic ne pût qu'annoncer le démarrage des travaux de construction d'un nouvel immeuble.
Cette fiction montre que la décision collective relative à la destinée d'un espace est un processus complexe. Les théoriciens de la justice comme équité (c'est-à-dire comme impartialité) ne peuvent prévoir comment les valeurs des acteurs à l'égalitarisme économique pour Raoul, l'utilitarisme pour Rachel, le libertarisme pour Rachid à vont converger ou diverger. Si bien que la géomédiation paysagiste (chronique 18), qui n'est pas une panacée, peut ne pas aboutir.
Mais elle peut aussi parvenir à ses fins. S'il est possible de concilier - sans que les désaccords soient nécessairement surmontés- dans un lieu donné, l'élimination de la pauvreté, le droit de jouir de son bien et celui d'accepter l'altérité, alors la solution géomédiatrice s'impose à tous ceux qui veulent et peuvent en tirer des avantages individuels, lesquels deviennent alors collectifs.
Dans ce dernier cas, c'est bien aux institutions sociales (ici la copropriété) et au raisonnement public de faire aboutir la démocratie par la discussion, c'est-à-dire de concrétiser des réalisations sociales. Et non à une hypothétique et idéale justice transcendantale rendue par des institutions publiques. C'est du moins le message de l'économiste Amartya Sen, prix Nobel d'économie en 1998 dans son dernier ouvrage L'idée de justice[1]. Je lui ai emprunté, en l'adaptant, le conte de la flûte et des trois enfants (p. 38).
24 mai 2010
Du droit au paysage au droit du paysage par P. Donadieu
« Le paysage fait partie de notre patrimoine naturel et culturel. Il constitue un héritage précieux à transmettre aux générations futures. Trop souvent, la négligence et l'égoïsme le détruisent. Chaque jour, c'est l'agression : béton, panneaux publicitaires et enseignes géantes, pylônes, déchets... Pour le présent et le futur, réagir est indispensable »[1].
Pour l'association Paysages de France, créée en 1992, le droit au paysage se traduit par une proclamation d'indignation qui introduit son site Internet. Il apparaît comme un droit humain légitime à défendre la liberté « de lutter contre toutes les formes de pollution visuelle en milieu urbain et non urbain ». Le droit à revendiquer la qualité des paysages existe donc en France àdepuis au moins un siècle-, mais il ne s'est transformé en « droit du paysage » qu'avec la promulgation de textes juridiques appropriés, comme les lois de 1930 et de 1993 ; ou en Europe par la signature de la Convention européenne du paysage de Florence en 2000. Or pour les juristes, l'autonomie de ce droit, incorporé au droit de l'urbanisme et de l'environnement n'est pas reconnue[2].
Ce droit à la qualité du paysage ne serait-il pas de même nature que ceux de la Déclaration française des droits de l'homme de 1789 ou de la Déclaration universelle des droits de l'homme par les Nations unies en 1948 ? Si l'on suit le raisonnement de l'économiste Amartya Sen sur la viabilité des droits humains, il faut se demander aussi si : « telle liberté particulière d'une personne précise a une quelconque importance éthique, mais également (...) si elle a un poids social suffisant pour être intégrée au droit de cette personne, et que d'autres l'aident à la concrétiser »[3].
À l'appui du poids social de la notion de paysage, plusieurs arguments peuvent être invoqués : Les textes juridiques à de protection des paysages notamment - existent dans la plupart des pays européens ; la « veille sociale » se perpétue comme en témoignent périodiquement les médias ; et des politiques publiques de qualité des paysages sont développées par les pouvoirs publics nationaux et régionaux.
Pourtant, les raisonnements publics qui fondent les politiques publiques de paysage ne semblent pas aboutir à des résultats convaincants, comme en témoignent les constats récurrents d'enlaidissement de la France. Car, contrairement à la plupart des décisions de justice qui ne concernent que les plaignants et les justiciables, l'application de la « justice » ou plutôt de la réglementation paysagère est immédiatement perceptible par tous. Ce qui signifie que chacun peut en juger librement et le faire savoir.
Si le droit à la qualité des paysages est une liberté à laquelle chaque société devrait prêter attention, est-ce une liberté à inscrire dans les droits humains universels ? Disposer de paysages agréables et reposants est-il de même nature que le droit de manger à sa faim ou d'être soigné ? Ne relève-t-il pas surtout de l'intimité appropriable (mon paysage) comme par exemple le droit à la tranquillité ? Ou bien ne peut-il pas être compris comme la crainte de l'enlaidissement ou de la détérioration de son cadre de vie, ou encore de lieux emblématiques de l'identité du groupe social auquel on appartient (nos paysages) ? La première interprétation, écrit A. Sen à propos d'un cas comparable[4] « est trop introverti et extérieur au champ d'efficacité d'une politique sociale pour être un objet convenable de droit humain ». En revanche la seconde peut être autant validée - si on veut conserver les symboles matériels d'identités culturelles et sociales localisées - que mise en débat si l'origine des peurs collectives est discutable.
S'il est compréhensible que l'Etat s'emploie à dissuader ces peurs en construisant un droit du paysage (en fait à la qualité de celui-ci), ce dernier ne peut être limité à cette aide. S'il est appliqué, il doit aussi être évalué àimpartialement- par rapport aux objectifs de mieux-être individuel et social qu'il est censé atteindre. Et pour être recevables, les jugements mettant en évidence les valeurs paysagères portées par les différents acteurs doivent survivre à un débat démocratique, à partir d'arguments contradictoire et sans entraves.
L'indignation, écrit Amartya Sen, peut servir à motiver la raison, sinon à la remplacer[5]. C'est pourquoi le droit à disposer d'un cadre de vie qualifié étant reconnu par une législation, nul ne peut être exclu de l'application de ce droit, ni de sa remise en cause au vu des résultats.
« Pétitions à l'initiative de Paysages de France pour dénoncer les excès de la publicité extérieure. "Pétition nationale, on nous vole nos paysages" Le déferlement de panneaux publicitaires %u2014 légaux ou illégaux %u2014, un peu partout en France, pollue très gravement l'environnement quotidien des citoyens. Souvent la dégradation du cadre de vie a pris, de ce fait, une ampleur intolérable. Face à ce mépris des populations et du patrimoine commun, je demande aux pouvoirs publics : 1) de débarrasser nos paysages de tous les panneaux publicitaires illégaux. %u20282) de réformer les articles L 581-1 à L 581-45 du Code de l'environnement (ancienne loi du 29/12/1979) en vue d'une protection véritable de notre cadre de vie »[6].
[1] http://paysagesdefrance.org/spip.php?article161
[2] Le droit du paysage n'est pas ici celui d'une Nature-paysage qui aurait des droits, thème qui a été abordé par les philosophes écocentrés comme Michel Serres dans Le Contrat naturel, 1990.
[3] Amartya Sen. L'idée de justice, Paris, Flammarion, p. 436.
[4] La liberté de connaître la tranquillité, op. cit., p. 437.
[5] Op. cit., p. 462.
17 mai 2010
Quels indicateurs de qualité paysagère ? par P. Donadieu
La Convention européenne du paysage signée en 2000 à Florence définit la politique de paysage comme « la formulation par les autorités compétentes des principes généraux, des orientations et des stratégies permettant l'adoption de politiques particulières en vue de la protection, de la gestion et de l'aménagement du paysage » (art.1.b). Cette politique publique suppose la définition d'objectifs de qualité paysagère. Ils sont définis comme : « la formulation par les autorités compétentes, pour un paysage donné, des aspirations des populations, en ce qui concerne les caractéristiques paysagères de leur cadre de vie » (art. 1.c).
La Convention ne dit pas comment chaque pays, qui a ratifié la Convention, évaluera la mise en œuvre du texte ; si et comment il vérifiera que les objectifs de qualité paysagère ont été définis et atteints ou non. La mise en œuvre du texte et l'évaluation de la politique restent du domaine de chaque nation.
Dans chaque pays, une façon d'évaluer le succès (ou l'échec) d'une politique de qualification paysagère serait de définir des indicateurs de qualité paysagère. Pour préciser le concept d'indicateur, il est nécessaire de distinguer d'abord, dans un périmètre d'évaluation (une commune par exemple) la qualité générique d'un paysage. Celle-ci est évaluable à partir d'indicateurs objectifs et mesurables de qualité environnementale : par exemple la répartition des modes d'occupation du sol, la teneur en nitrates de l'eau ou de métaux lourds du sol, la diversité des espèces végétales et animales, la fragmentation des paysages, leur diversité, etc. La qualité matérielle est alors exprimée par rapport à des normes concernant la santé et la sécurité humaine, végétale et animale. Mais cet indicateur quantitatif ne suffit pas. Pas plus que le nombre de décibels pour définir la qualité d'une ambiance sonore, ou la quantité de glucides, lipides et protéines pour celle d'un aliment.
C'est pourquoi il est indispensable de préciser ensuite la qualité spécifique d'un paysage. Elle est comparable au jugement d'un vin ou d'un plat, ou bien au caractère d'une ambiance sonore. Non quantifiable, le jugement de goût est subjectif. Cependant, il peut être considéré comme une construction sociale et culturelle qui passe aujourd'hui par le design et le marketing. Les propriétés fonctionnelles des marchandises sont en effet délaissées au profit de motivations culturelles, symboliques, ludiques ou hédonistes créés par des élites[1]. Le paysage, en tant que caractère distinctif d'un territoire donné, est considéré souvent comme un bien marchand, en particulier dans l'économie touristique.
De même que les parfumeurs font appel à des « nez », les amateurs de vin aux œnologues et les gastronomes aux critiques culinaires, les politiques de qualification des paysages ont recours aux professionnels du paysage, et notamment aux experts paysagistes. La compétence qui leur est attribuée par une société est celle de reconnaître des caractères sensibles distinguant un paysage d'un autre, ou fondant son évolution future. Ce qui induit la capacité à les décrire et à leur donner des valeurs dans un contexte culturel et historique donné. Ce que font par exemple les experts qui travaillent pour le patrimoine mondial des paysages de l'UNESCO. Les indicateurs de qualité paysagère correspondent alors à des critères préétablis (singularité, authenticité, diversité, etc.).
Cependant, dans la mesure où ce sont les « aspirations de la population » qui sont concernées, les indicateurs génériques et spécifiques de la qualité des paysages, produits par les experts, risquent d'être remis en cause par les acteurs et usagers de ces paysages. Car d'autres valeurs que marchandes sont associables à un paysage ou à un lieu : non seulement la beauté, mais également les loisirs, la richesse écobiologique, la mémoire, les patrimoines naturel et culturel, les emplois ou encore les identités et les altérités sociales. Ce qui fait alors beaucoup varier les compétences requises des experts et les résultats des expertises.
Il est difficile de définir des indicateurs de qualités des paysages. Car les solutions existantes sont peu satisfaisantes. On court en effet deux risques. D'abord de réduire le jugement au respect des normes quantitatives (le paysage comme environnement fournissant santé, sécurité et confort). Ensuite de s'en tenir à des visions élitistes éloignées des « aspirations des populations » (le paysage comme site d'exception, comme patrimoine national ou mondial).
Les objectifs de
qualité paysagère à atteindre devraient associer les deux faces objectives et
subjectives de la qualité. D'une part en ayant recours à des indicateurs
quantifiés notamment environnementaux et économiques : d'autre part avec
des indicateurs sociétaux d'appréciation de l'évolution des cadres de vie en
tant que biens communs localisés. Ces
indicateurs restent à mettre au point.
[1] Olivier Assouly (édit.), Goûts à vendre, essais sur la captation esthétique, Paris, Institut français de la mode, 2007.
10 mai 2010
Des stratégies paysagistes de biodiversité
territoriale ? par P. Donadieu
La majorité des chercheurs en conservation de la nature s'accordent sur l'impossibilité de sauvegarder toutes les espèces vivantes menacées. D'autant plus que la majorité d'entre elles ne sont pas connues. Ils ont montré, cependant, qu'il existait deux manières de limiter l'érosion de la biodiversité dans la planification de l'usage des territoires, soit en s'attachant à la protection des espèces, soit à celles des milieux où vivent ces espèces.
Pour protéger des espèces menacées, il est d'abord nécessaire de les choisir. Il peut s'agir des espèces phares (charismatiques ou emblématiques) qui fascinent les publics comme le grand panda, la loutre, les grenouilles ou les papillons et conduisent souvent à un succès médiatique. Mais également d'espèces parapluies (umbrella species) dont les besoins écologiques englobent ceux d'autres espèces, qui sont ainsi préservées, en conservant la santé de l'écosystème. C'est le cas du tigre en Inde dont les proies sont protégées. Ou encore d'espèces clef de voûte, comme le loup ou le castor dont la disparition remet en cause la structure de la chaîne alimentaire.
Mais protéger les espèces indépendamment les unes des autres n'est pas une solution dans une logique écosystémique où elles interagissent les unes avec les autres. C'est pourquoi il est préférable de préserver leurs habitats, qu'ils soient naturels, agroforestiers ou urbains. Protéger au sein de réseaux verts et aquatiques seulement les lieux les plus riches ou les plus menacés semble cependant une stratégie moins efficace que de désigner des lieux complémentaires et représentatifs de la richesse d'un territoire. Mais les deux méthodes sont limitées par la seule connaissance instantanée de la biodiversité. Il manque souvent les données d'observations pour l'inscrire dans la dynamique locale des populations végétales et animales.
La définition et le suivi de ces stratégies dépendent des pouvoirs publics des collectivités territoriales concernées. Par exemple dans le land du Baden-Würtenberg en Allemagne, 300 espèces animales (target species) ont été choisies par les scientifiques afin de définir des « responsabilités de conservation » parmi 1112 municipalités[1]. Des outils cartographiques comme les Systèmes d'Informations Géographiques (SIG) permettent de localiser les milieux et d'établir les réseaux souhaitables de corridors écologiques. Il s'agit alors, selon la loi fédérale allemande de conservation de la nature, de protéger et de développer à la fois « la diversité et la singularité régionale » du paysage en tant que « paysage culturel ».[2]
Cette double stratégie indique que la protection des espèces gagne à être fondée, ni sur leur seule utilité écologique, ni sur leur seule rareté, toutes les deux relatives. C'est en les inscrivant dans un processus sociopolitique de territorialisation, que ces espèces végétales et animales participeront également à l'identification et à la distinction des collectivités publiques les unes par rapport aux autres.
[1] R. Joss et al. « Conservation responsabilities » of municipalities for target species. Prioritizing conservation by assigning responsabilities in Baden-Wurtenberg, Germany, Landscape and Urban Planning, 93 (2009) 218-228.
[2] Op. cit., p. 227.
3 mai 2010
Stoss Landscape urbanism, lauréat Topos Landscape Award 2010 par P. Donadieu
Topos, revue internationale de Design urbain et d'Architecture du paysage, a attribué son prix 2010 à l'agence américaine Stoss Landscape urbanism localisée à Boston. Ses travaux ont été publiés par C3 Publishers en Corée. Le prix lui sera remis le 18 juin prochain à Cracovie en Pologne.
Le fondateur et directeur de l'agence Chris Reed a acquis sa réputation en gagnant de nombreux concours nationaux et internationaux : l'Erie Street Plaza à Milwaukee, le Lower Don Lands à Toronto, et la Safe Zone garden installation à Grand-Metis, Québec, au Canada par exemple. Plus récemment, Stoss LU a été finaliste dans la catégorie Landscape Design pour les Smithsonian / Cooper Hewitt Museum's National Design Awards. Critique de design à l' Harvard Graduate School of Design et professeur associé adjoint à l'Université de la Pennsylvania School of Design, il a obtenu son master d'architecte paysagiste dans cette dernière université en 1995.
Les travaux de cette agence illustrent parfaitement l'évolution actuelle des pratiques de conception paysagiste dans le champ du Landscape urbanism, notion inventée par l'architecte américain Charles Waldheim en 1997. Stoss Landscape urbanism s'est consacré surtout à des aménagements de water front, de réhabilitation de friches urbaines, d'interim landscapes, d'infrastructures et d'espaces ouverts à l'échelle territoriale dans le monde entier.
Le prix met l'accent sur la contribution de Chris Reed et de son équipe : « à la progression de l'architecture du paysage et de l'urbanisme paysagiste en tant que systèmes dynamiques « ouverts-finis » (open-ended). C. Reed s'explique ainsi : « Stoss favorise une approche fondée sur la performance, d'abord physique, spatiale ou visuelle. Ce qui nous intéresse c'est de savoir comment les paysages travaillent, comment ils fonctionnent de points de vue urbanistiques, sociaux, hydrologiques et environnementaux ; comment ils renforcent les modèles urbains existants et comment ils en inventent de nouveaux ; enfin comment ils doivent intégrer des programmes politiques complémentaires et parfois contradictoires dans un champ urbain vaste à facettes et couches multiples. De telles approches produisent de nouveaux types d'espaces ouverts, de paysages et d'infrastructures, ainsi que des stratégies d'urbanisme capables de viser des buts socioculturels et fonctionnels simultanément. Ces stratégies sont fondées avec précision sur les particularités des conditions locales, et elles sont ainsi inventives et multithématiques de façon à s'articuler avec des tendances évolutives plus larges et des systèmes plus vastes. Elles privilégient une approche de régénération des espaces publics et des paysages urbains en tant qu'entités complexes, vivantes et évolutives, qui seront soutenables (sustainable) socialement, écologiquement et économiquement ».[1]
Les activités de Chris Reed et de son agence illustrent les thèmes qui ont marqué l'évolution récente des pratiques des paysagistes designers. A la complexité du fonctionnement urbain, ils répondent moins par des discours que par des actes (performance) : aménager l'espace de manière pragmatique, en s'inscrivant matériellement dans l'existant local et dans l'incertain. Gérer l'éphémère autant que la longue durée. Produire et renouveler l'espace public et ses usages. La performance, au sens de la réalisation du designer et du passage du projet à l'acte, est contextualisée par le dépassement de l'opposition de l'ouvert et du fermé. Le lieu aménagé est ouvert physiquement sur son voisinage social et environnemental. Il est ouvert à des réponses locales aux questions écologiques planétaires dont les solutions sont incertaines. Mais il se referme sur des fonctions et des usages locaux, à des échelles d'ambiances où les références aux valeurs du jardin et de l'espace public sont mobilisables.
Les manifestes du Landscape Urbanism de J. Corner et de C. Waldheim alimentent largement cette inflexion des pratiques des architectes paysagistes. Ces deux auteurs et ceux qui leur sont proches considèrent le développement des villes comme un flux incessant d'acteurs et d'évènements, à la fois ouvert et fermé, indéterminé, bottom up et top down. Ce sont ces forces que les professionnels du landscape urbanism tentent de mettre en formes fugaces et pérennes. C'est le professionnalisme de ce jeune architecte paysagiste et de ses collaborateurs que Topos a récompensé.
[1] News : http://www.gsd.harvard.edu/news/reed_stoss_topos_award.html.
26 avril 2010
Qu'est ce que le sens du paysage? par P. Donadieu
La question du sens du paysage est récurrente chez les paysagistes concepteurs. Le paysagiste français Alain Freytet la précise : « Les intentions paysagères font souvent l'objet d'une représentation et d'une formulation spécifiques. Le projet doit avoir un sens avant d'avoir une forme. Le terme de sens est compris ici sous ces trois aspects ; le sensible (qu'est-ce que le projet va pouvoir procurer comme sensations, comme émotions ?), la dynamique (dans quelle direction le projet va t-il se développer, sous quelle forme ?) et la signification (que dit et raconte le projet de la nature et de l'espace, des idées et des intentions liées à la commande, permet-il de mieux lire et comprendre les lieux, les sites et l'horizon ?) »[1].
Dans cette approche professionnelle du projet de paysage, le mot sens a trois significations. La première est celle d'une allusion à la sensibilité humaine aux caractères ressentis d'un lieu. Celui-ci, à la manière d'un décor habile, peut procurer, à partir de sensations corporelles (les cinq sens), des émotions, des impressions et des sentiments. En anglais sense.
La deuxième acception se réfère à l'orientation choisie et prise par le processus de projet, qui transformera les caractères matériels, et donc la perception du site. En anglais way. La dernière fait allusion à l'interprétation du site ainsi transformé en fonction des souhaits du client et des idées du concepteur. En anglais meaning ou landscape interpretation.
Associées, ces trois acceptions sont peu accessibles pour le non -initié qui peut chercher à les saisir comme la question du sens de la vie par exemple. Or cette dernière interrogation ne peut avoir de réponse que subjective. Car le sens n'est pas un caractère objectif du monde ou de la nature, mais une construction typiquement humaine[2]. Ce sont les hommes qui donnent du (des) sens au monde.
Il en est de même pour la première acception émotionnelle du sens chez les paysagistes. C'est en éprouvant ensemble des sensations -chaud/froid, lisse/rugueux, mou/dur, sombre/lumineux, bruyant/silencieux, etc.- que chacun construit sa compréhension personnelle d'un lieu et en retient des impressions (de quiétude, de surprise, d'effroi) et des sentiments (d'enchantement ou d'indignation).
En revanche, l'acception d'orientation du projet concerne à la fois la matérialité transformée (les plantations d'arbres, le traitement des surfaces par les terrassements, l'éclairage ou les modes de circulation des visiteurs), et les modifications des usages sociaux du lieu ainsi que celles de ses imaginaires. L'orientation du projet voulue par le concepteur doit être vérifiable par le client.
Quant à la troisième acception : la compréhension des lieux aménagés, elle relève soit d'une interprétation des formes et signes perçus par le critique de paysage, soit d'explications données par les spécialistes des disciplines de connaissances concernées. Par le naturaliste, qui observera la nidification des oiseaux ; par l'historien qui dévoilera l'origine des architectures conservées ; par le sociologue qui analysera les usages sociaux ; par le géographe sensible à la mise en place des organisations d'espaces dans le cadre du territoire d'une collectivité, par le paysagiste qui expliquera ce qu'il a voulu faire, etc. La polysémie des lieux est celle du sens de la vie des hommes dans ces lieux, y compris du paysagiste qui l'a conçu.
Ces trois sens du sens ne sont pas autonomes, surtout pour le paysagiste qui peut choisir d'introduire dans son projet un message, de déployer un récit, une histoire, une légende. Mais le visiteur garde la liberté de les ignorer et de tirer parti du lieu à des fins toutes personnelles (le jogging par exemple). Dans ce cas le sens donné vient après la forme créée.
Les paysages comme les lieux matériels n'ont ni sens scientifiques définitifs (les sciences changent), ni sens donnés éternels. Ces derniers varient dans les temps longs de l'histoire comme dans le temps d'une vie. Hostiles autrefois, les rivages sont devenus aujourd'hui très attractifs, et les lieux révolus de l'enfance sont surtout des sources de nostalgie.
La question du sens des paysages comme de l'univers et de la vie est une vraie question sans autres réponses que celles que chacun y apporte dans sa propre vie.
[1] Alain FREYTET. Le paysage pour un paysagiste. Nouveaux Actes Sémiotiques [en ligne]. Actes de colloques, 2005, Paysages & valeurs : de la représentation à la simulation.Disponible sur : <http://revues.unilim.fr/nas/document.php?id=2260> (consulté le 14/02/2010)
[2] R.D. Precht, p. 375
19 avril 2010
Paysage et psychanalyse par P. Donadieu
Le paysagisme (ou l'architecture du paysage) désigne la pratique des paysagistes. Ce n'est ni une théorie, une doctrine ou une idéologie, ni une science, une technologie ou un art. Mais, chaque personne qui se nomme paysagiste emprunte à un moment ou à un autre à ces domaines, sans jamais imaginer de s'y réduire et d'y perdre son identité professionnelle. Ce qui ne permet guère aux Universités d'inscrire ce champ pluridisciplinaire dans une catégorie autre qu'ambivalente.
En attendant de la logique transdisciplinaire qu'elle apporte d'autres éclairages que ceux du tiers inclus et de la complexité du savoir, ne faudrait-il pas demander à la psychanalyse ce qu'elle peut apporter à la question de la nature du paysagisme ? Surtout depuis que la communauté scientifique peut tirer parti librement de l'oeuvre du fondateur de la psychanalyse Sigmund Freud (1856-1939).
Freud a inventé l'inconscient pour mettre fin à l'identité discutable entre conscience et pensée. À partir de son expérience clinique, il a montré que les comportements et leurs pathologies étaient liés aux relations qu'entretenaient les pensées inconscientes, souvent refoulées, la conscience (le Moi), et le juge intérieur de la conscience (le Surmoi). Il étend, dans un de ses derniers ouvrages, Le malaise dans la civilisation, cette interprétation de l'individu à son environnement sociétal. Dans le processus d'évolution de l'individu, écrit-il en 1929, le programme du principe de plaisir, trouver la satisfaction heureuse, est maintenu comme but principal ; l'intégration ou l'adaptation à une communauté humaine apparaît comme une condition quasi absolue sur la voie de ce but qu'est le bonheur[1].
Certes le bonheur n'est pas une valeur fiable et sa quête nous fait oublier le seul plaisir d'exister[2], cependant il reste un horizon intermittent de la recherche du bien-être. Et cette valeur fait également partie des finalités de la Convention européenne du paysage de Florence de 2000.
Que produit, dans ce contexte d'interprétation, le paysagiste concepteur de projets de jardins et de paysages ? Appelé par un client pour transformer un lieu, il élabore un projet qui est inspiré à la fois par les formes perceptibles du site, son propre imaginaire et ce que désire son commanditaire. C'est un créateur. Son inconscient lui suggère des solutions autant que sa conscience et que son éthique personnelle.
Si le but du projet est de créer les conditions du bien-être individuel et collectif, est ce pour soigner l'angoisse, la dépression, la folie et les névroses du public à de son client ?-, et pour limiter la consommation de psychotropes ? C'est peu probable. Est ce pour « réunir les individus humains en une communauté liée par la libido » ? On peut en douter. Est -ce encore pour « se débarrasser du plus gros obstacle de la civilisation, la tendance constitutive des êtres humains à l'agressivité mutuelle » ? Ce n'est pas impossible, tant les solutions spatiales des projets paysagistes de paysage sont faites pour des sociétés sans altérités, sans conflits. Est-ce, enfin, pour suggérer des solutions nouvelles d'aménagement spatial aux acteurs publics d'une planète en crise ? On peut en rêver, comme les paysagistes ?
Modèles des professionnels du paysage, les jardins sont des figures de l'inconscient collectif. Dans l'imaginaire littéraire, la fontaine jaillissante et la serre protectrice deviennent les lieux interdits des passions humaines ; l'eau paisible des lacs des parcs publics le miroir des agitations mondaines, et les jardins abandonnés, les lieux de la reconquête de la nature dionysiaque[3].
Cette symbolique perdure dans la création littéraire et photographique et n'est pas menacée de disparition. En revanche, l'enjeu de l'action politique et paysagiste n'est-il pas la convergence de l'éthique individuelle (le Sur moi) et de l'éthique collective des biens communs ? Au début du siècle dernier, S. Freud pensait que : « un changement réel dans les relations des hommes à la propriété apportera plus d'amélioration que tout commandement éthique »[4]. Au début de ce siècle, la question n'est plus de savoir si le capital foncier privé est un enjeu politique, et s'il faut soigner les tendances « névrotiques » de la société culpabilisée par les avancées angoissantes du progrès des savoirs. Il s'agit plutôt de vérifier si certains professionnels de l'aménagement de l'espace, comme les urbanistes et les paysagistes, ne pourraient pas devenir, sans limiter les libertés individuelles, des agents avisés du bien-être collectif.
[1] Chapitre VIII, p. 10 du supplément de Philosophie Magazine n° 36, 2010
[2] R. Enthoven, Le Bonheur, Philosophie Magazine n° 36, 2010, p. 28
[3] Virginie Prioux, http://www.projetsdepaysage.fr/fr/ne_jamais_dire_fontaine_je_ne_boirai_pas_de_ton_eau_l_erotisation_des_jardins_dans_les_rougon_macquart_de_zola
[4] Op. cit., p. 13
12 avril 2010
La qualité écologique est-elle analogue à la qualité
paysagère ? par P. Donadieu
Autrement dit, la diversification des milieux écologiques s'accompagne-t-elle d'une appréciation meilleure de l'esthétique des paysages ? Rien de moins certain !
C'est ce que s'expliquent les anthropologues suisses Valérie Miéville-Ott et Yvan Droz dans le dernier numéro de Economie rurale[1]. La Confédération helvétique a adopté depuis 1997 une politique volontariste de paysage (la Conception du Paysage Suisse). Celle-ci « associe enjeux paysagers et enjeux de biodiversité » (p. 53) et induit un dispositif législatif de protection qui confond la qualification esthétique et les valeurs écobiologiques de milieux naturels. Dans les marécages par exemple, les seuls indicateurs de qualité paysagère sont des indicateurs de biodiversité. Ils ne tiennent pas compte des différents regards possibles sur ces milieux.
L'administration fédérale postule qu'en préservant la qualité écologique d'un territoire, on préserve de facto sa qualité paysagère. Toutefois, ce qui est vrai dans une approche naturaliste et objective ne l'est pas dans une démarche culturaliste. Un paysage riche écologiquement, écrivent les anthropologues, n'est pas forcément un beau paysage ; a contrario un paysage pauvre en biodiversité n'est pas forcément laid.
Or depuis 1996, la Constitution helvétique attribue aux agriculteurs la possibilité de fournir des services paysagers rémunérés aux collectivités, notamment sur des surfaces dites de compensation écologique. Etant donnés les présupposés naturalistes de la loi, seuls les caractères écobiologiques du milieu rural sont protégés ou restaurés. Parallèlement à des paiements directs pour freiner la diminution des exploitations agricoles et garder les paysages suisses « ouverts ».
Les travaux européens de recherche[2] de cette dernière décennie, en France, en Italie et en Suisse notamment, ont cependant montré qu'il n'était pas réaliste de vouloir dégager des caractères de paysage bons et beaux pour tous. Et que les tensions et les conflits entre acteurs de la production des paysages étaient le lieu social de la redéfinition des règles (des normes) collectives, dans un cadre nécessairement politique (celui des enjeux) et idéologique (celui des valeurs esthétiques et éthiques).
Là où il y a dissensions paysagères peut être construit un consensus paysager, à condition que les valeurs, communes ou non, (la mémoire, la biodiversité, la beauté, le loisir, le marché etc.) soit explicitées dans un débat public démocratique.
Cependant, des limites à cette démarche participative existent. Dans une négociation, les représentants des groupes acteurs peuvent durcir leurs positions jusqu'au blocage ; les experts mandatés peuvent également ne pas être aussi indépendants des pouvoirs publics ou de lobbies privées qu'il n'y paraît.
Pourtant le recours à la notion de paysage dans la redéfinition des visions possibles du devenir d'un territoire apparaît comme un outil très précieux. Lorsqu'elle est correctement utilisée par des professionnels du paysage comme les paysagistes, par exemple dans des plans et des chartes de paysage, cette notion permet de faire prendre conscience aux habitants et aux élus des valeurs multiples en jeu ; de les hiérarchiser au sein des collectifs nouveaux et anciens ; d'éclairer enfin les décideurs publics sur l'arbitraire des normes qui peuvent émerger dans l'appareil juridique.
La qualité
écologique n'est qu'un aspect de la qualité des paysages. Ce qu'il faut faire
savoir au moment où en France se débattent les modalités de mise en œuvre des
lois récentes dites de Grenelle.
[1] V. Miéville-Ott et Y. Droz, « Évolution de la représentation paysagère en Suisse à partir du programme Paysage et habitats de l'arc alpin ». Économie rurale n° 315, Janvier-février 2010 pp. 46-57.
[2] M. Berlan-Darqué, Y. Luginbühl, D. Terrasson (édit.). Paysages : de la connaissance à l'action, Versailles, Quae, 2007.
5 avril 2010
Quels rôles pour les ruines industrielles dans les parcs
publics ? Entre histoire, mémoire et loisir. Par P. Donadieu
Les architectes paysagistes conservent de plus en plus les ruines des industries disparues dans les parcs publics. Et les usagers apprécient ainsi une pratique légitime de mise en mémoire collective des activités qui ont marqué au siècle dernier la plupart des régions urbaines. Avec la poursuite de la désindustrialisation, notamment en Europe, ou de la relocalisation des industries, la critique de ces bonnes pratiques commence cependant à émerger.
« (Dans les parcs publics) le plaisir esthétique des ruines l'emporte sur l'authenticité des contenus historiques »[1]. Elizabeth Clemence Chan, qui enseigne l'architecture du paysage à l'Université d'Oregon, montre que l'intérêt des concepteurs de parcs est plus porté sur l'attraction émotionnelle des usagers que sur la narration des faits historiques ; sur les sensations éprouvées par les publics que sur la qualité environnementale des lieux ; sur l'équipement pour les loisirs que sur la poétique des lieux.
Elle développe les différentes façons de raconter l'histoire industrielle. Pour certains designers, les traces de l'industrie sont interprétées comme des lieux exceptionnels, hantés, mélancoliques, terrifiants, et de sinistre beauté (sublime). Elles sont perçues alors de manière comparable aux folies des jardins européens du XVIIIe et du début du XIXe siècles. Pour les autres, les espaces de déprise industrielle représentent surtout des espaces de renouvellement et de potentiel imprévisible pour l'économie urbaine. En revanche, pour les géoanthropologues comme l'Américain J.B. Jackson (1909-1996)[2], ce sont des lieux ordinaires que désignent, selon leurs propres règles, les sensibilités populaires locales.
En faisant entrer la ruine à les vestiges de hangar, de moulins, de hauts fourneaux, de raffineries, de quais, de voies ferrées, etc. -, dans le périmètre d'un parc public, les architectes paysagistes ne peuvent se soustraire à la nécessité scénographique et aux exigences des pratiques récréatives qui vont s'y dérouler. En même temps qu'ils soulignent les caractères perceptibles d'un nouveau lieu consacré à la mémoire industrielle ou portuaire, susceptible de créer terreur, curiosité ou émerveillement, ils doivent en faire aussi un espace fonctionnel et sécurisé de loisirs attractifs.
Ce que font perdre souvent les pratiques de paysagement (landscaping), ce ne sont pas les supports symboliques de la mémoire, qui restent, mais leur contenu narratif, historique et sociopolitique, qu'elles devraient consacrer. C'est pourquoi E.C. Chan préconise une intervention minimale sur le site telle que théorisée et illustrée par les paysagistes Peter Latz à Duisbourg (Emscher Park) et Bernard Lassus[3] ; un état brut, tel qu'hérité, non apprêté, sécurisé et nettoyé.
Est-il alors suffisant de recommander aux concepteurs de considérer les ruines des édifices industrielles comme des « évidences historiques » plutôt qu'en tant que moyens esthétiques pour impressionner ; et de les apprécier avec des valeurs d'aujourd'hui et non du passé ?
Ce n'est pas certain. Ce débat sur la nécessité de laisser vieillir le patrimoine architectural plutôt que de le réinventer ou de le restaurer à la manière de l'architecte Viollet-le-Duc avait marqué les esprits critiques du XIXe siècle. Dans Les sept lampes de l'architecture (1849), le critique d'art John Ruskin (1819-1900) plaidait pour un respect scrupuleux des édifices qui appartiennent au lien de solidarité qui unit les générations anciennes et futures[4]. Cette idée a fait son chemin.
A Essen dans la Ruhr, le site de la mine et de la cokerie Zollverein, ainsi que les édifices d'architecture moderne, créés dans les années 1930, ont été classés par l'Unesco au patrimoine mondial de l'humanité en 2001. Les espaces extérieurs de ce site, qui a intégré un musée du design dessiné par Norman Foster, ont été aménagés à partir de 2003 par des paysagistes dont l'agence francoallemande TER.
A t-il pour autant perdu de son historicité et de la valeur d'ancienneté proposée par le critique autrichien Aloïs Riegl[5] ? Non, pense le jury de sélection des projets d'architecture du paysage retenus dans l'ouvrage européen On Site. Car, « à côté du centre, qui contient les éléments (architecturaux) protégés, conservé comme un élément statique et intouchable, (...) le parc linéaire fait office de seuil entre l'espace classé et la zone de développement (économique et culturel) ». Le jury souligne que « les espèces rudérales sont constitutives du charme particulier du lieu et contrastent avec (son) architecture sévère »[6].
Les concepteurs de parcs avec ruines industrielles auraient sans doute le choix aujourd'hui entre la position de A. Riegl : un nouvel ordre spatial exprimé par l'universelle dissolution poétique des choses héritées" et celle de J. Ruskin actualisée par les paysagistes : une permanence sensible des choses, réinterprétée a minima par l'histoire sociopolitique des lieux. Un choix qu'il n'est pas facile de faire.
[1] Elizabeth C. Chan, « What roles for ruins ? Meaning and narrative of industrial ruins in contemporary parks », JoLA, autumn, 2009, pp. 20-31.
[2] John Brinckerhoff Jackson, Xavier Carrère. A la découverte du paysage vernaculaire, Arles,Actes sud/ ENSP Versailles, 2003.
[3] Bernard Lassus. The landscape approach. Philadelphia, University of Pensylvania Press, 1998.
[4] D'après l'historienne Françoise Choay en 1997 : http://www.archi.fr/DA/tex/memPro/choay.htm
[5] Der Moderne Denkmal Kultus, Vienne, 1903.
[6] On site, l'architecture du paysage en Europe, Actes Sud LAE Fundation, 2009.
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